French Press Media a pour but de promouvoir la littérature francophone des deux côtés de l’atlantique… ce n’est sans doute pas une coincidence si le thème de l’IA s’y est imposé sour la forme de l’opération « un été avec l’IA ».

Le principe est simple : demander à des autrices et des auteurs francophones s’il existe un usage éthique et légitime de l’intelligence artificielle dans la création littéraire…

Résultat : un échange d’opinions et de sensibilités aussi riches que diverses à découvrir ici.

J’ai eu le plaisir d’y contribuer, et voici ce que cela donne (voir ci-dessous). Je préviens les lecteurs en recherche d’un « POUR » ou « CONTRE » l’IA franc, massif, performatif : vous en serez pour vos frais!

Voici mon texte intégral, publié par French Press Media, pour un plus grand confort de lecture:

Existe-t-il un usage légitime de l’Intelligence Artificielle en littérature ? Répondre à cette question, c’est comprimer un foisonnement de considérations sur l’art et la culture en un simple « oui » ou « non ». C’est comme, à partir d’une portion de jungle amazonienne, fabriquer un solide panneau en contreplaqué.

La tâche est ardue mais, rassurez-vous, je ne déroberai pas car je suis l’homme de la situation… Je ne dis pas cela pour me vanter, mais parce qu’Aristote prescrit à tout rhéteur d’apporter d’emblée la preuve sa compétence. Voici donc pour l’ethos : je suis Bertrand Misonne, je dirige une équipe de scientifiques dont la mission est de rendre l’IA digne de confiance, et j’ai consacré deux ouvrages à la question de l’utilisation de l’IA par les artistes. J’espère que cela vous impressionne, afin que nous passions à une étape plus consistante de notre menu.

Car après ce hors d’œuvre, il convient de proposer une platée d’arguments rationnels, de logos. À cette fin, je répondrai directement à la question liminaire : oui il existe des usages légitimes, et mêmes nécessaires de l’IA par les écrivains ! Je postule que les IA génératives sont créIAtives (c’est à dire qu’elles sont capables d’imiter les processus de la créativité humaine), et j’affirme qu’elles offrent des possibilités vertueuses pour les artistes qui les utiliseront de manière lucide et sincère. Je fais cela sans naïveté.  Certes, l’utilisation de l’IA induit le risque d’altérer ou de noyer les voix authentiques, de perdre en âme ce que l’on gagne en efficacité, d’industrialiser plus encore la fabrication de nos récits partagés. Certes, un esprit créatif flatté par une IA complaisante ne pourra évoluer.  Certes l’IA est devenue un instrument de pouvoir aux mains de quelques-uns, et l’artiste qui se comporterait en simple client se verrait insidieusement aligné sur leurs idées. Eh bien justement ! Pour toutes ces raisons, il importe que les artistes s’emparent des machines créIAtives et fassent ce qu’ils font le mieux : bousculer les évidences, révéler les angles morts, questionner les partis pris et ouvrir de nouvelles voies esthétiques ou politiques. Mettre la machine au service de la créativité authentiquement humaine, voilà le chemin à suivre ! L’attitude d’un artiste qui rejetterait l’IA équivaudrait à celle d’un ecclésiaste se retirant dans sa grotte mieux ruminer sur l’impiété du monde.

Ces quelques arguments ne sont qu’un aperçu des réserves de logos que je garde bien au frais. Ils sont extraits de mon essai intitulé Mona l’IA – l’Intelligence Artificielle peut-elle être créative ?, qui propose une exploration approfondie des enjeux culturels et civilisationnels de la créIAtivité. Avis aux affamés !

Il est temps de vous servir mon plat préféré au menu d’Aristote : un peu de pathos en guise de dessert. Faire ruisseler l’émotion pour affermir la conviction modelée à la forge de l’ethos et du logos, n’est-ce pas un geste de romancier ? Ce fut le mien lorsque j’écrivis Le Nouveau Michel H., un conte édifiant sur l’avènement d’un avatar de Houellebecq boosté à l’IA. L’idée de ce roman m’a littéralement foudroyé fin 2023 et j’ai passé plusieurs semaines fiévreuses à rédiger ce méta-roman malicieux. Le faire publier a été un jalon important dans ma carrière d’écrivain, car les retours que j’en ai reçus m’ont confirmé sa pertinence ; il fallait que cette histoire soit racontée de cette manière-là et à ce moment-là afin d’alerter le public sur la manière dont l’IA s’empare de nos imaginaires.  En voici un extrait :

« Un jour, le facteur humain, si imprévisible, coû­teux, et prompt à la grève, aura disparu du proces­sus créatif. Il n’y aura plus de culture populaire organique qui puisse échapper aux algorithmes, de la conception à la diffusion. Peut-être alors l’intelligence humaine pourra entamer son long processus de fossilisation ; ce sera l’âge des machines.

Vous pensez que j’exagère, vous avez tort.

Pour démontrer notre propension à nous, humains, à nous reposer sur une vulgaire machine pour nous fournir des raisons essentielles de nous émouvoir, de nous dépasser, de réaliser nos rêves, il me suffit de penser à mon papa.

Pour lui, les vacances, c’était surtout et avant tout la route des vacances. Des semaines à l’avance, il étu­diait les cartes, relisait les notes des années précé­dentes, échafaudait des arbres décisionnels complexes afin de statuer sur le chemin à parcourir au volant de sa Peugeot pour nous mener jusqu’à la vallée verdoyante qui voyait chaque année se dérouler nos vacances estivales.

Puis il acheta un GPS… Voilà. »

Alors que ma conclusion se profile, vous pourrez me reprocher, chère lectrice, cher lecteur, de ne pas tenir ma promesse d’une réponse ferme et définitive sur l’usage légitime de l’IA en littérature. Pire, vous pourriez m’accuser d’incohérence : à me lire, on pourrait croire que l’IA générative est à la fois une muse universelle, un sordide GPS de la pensée, et un objet, un outil, une cible pour des artistes d’avant-garde. J’accepte votre critique. Je l’assume, même. Face à une question propre à susciter des vertiges philosophiques, je souhaitais apporter non pas UNE réponse satisfaisante, mais bien DES réponses stimulantes. Ce faisant, je vous aurai offert un artéfact façonné dans un matériau rare, donc précieux : l’ambivalence.

En la matière, notre compétence dépasse celle des Intelligences Artificielles. Célébrons l’ambivalence.

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